17 décembre 2006
Il a dit qu'il fallait raconter alors je raconte.

Ils étaient 4. Il y avait la grand mère, la fille enceinte, le petit-fils et le fils, tous deux du même âge.
Ils sont partis sur la route, à pied, dans ce qu'on imagine une longue file d'êtres humains. C'était autour de janvier 1939. Les routes étaient surveillées et parfois bombardées par des avions. Lorsque cela menaçaient ils se jetaient dans les fossés, se cachaient d'autres fois dans des grottes et la fille, en poussant la tête du petit-fils pour le protéger le cognait contre la paroie et il saignait.
Ensuite ils ont pris un bateau et ainsi quitté les Asturies. Une patrouille fluviale souhaitait vérifier qu'il n'y avait bien à bord que des femmes et des enfants, et les ont fait se présenter sur un côté du pont, et le bateau a failli chavirer.
Ils sont arrivés à Bordeaux, ils étaient noirs de charbon, car ils avaient voyagé dans les cales, et qu'elles avaient servi à transporter cette matière. A l'arrivée ils ont eu droit à du lait concentré et du foie gras. Peut être des rations de la croix rouge.
Ensuite ils ont été amenés en train, à longer la frontière. Et c'est là, dans cette frontière à Puigcerda, sous la neige, qu'il a vu des hommes emporter sa mère qui venait d'accoucher de son frêre, dans une couverture. La grand mère apprit qu'un de ses fils était mort, sur un front loin de là, mais rien n'était sûr. En passant dans une file, des hommes ou des femmes tenaient tendues à la verticale des couvertures, pour masquer des blessés ou des morts aux yeux des enfants, mais le petit-fils vit des choses, qui lui firent par la suite ne plus supporter la vue de la viande saignante.
Enfin leur périple a abouti à Digoin, où le petit-fils, a pu aller à l'école, une vraie école où il pouvait apprendre à lire et à écrire, et pas seulement à réciter la prière, une école où on ne l'appelait pas « el rojo ». Lors de la fête du chocolat, sur la place du marché, les vendeurs offraient volontiers de leur marchandise aux petits réfugiés. Lorsque la sirène sonna, comme à l'habitude, ils ne comprirent pas tout de suite pourquoi tous ces enfants-là ont fui se cacher dans les caves, conditionnés qu'ils étaient par les bombardements.
Ca a duré 6 mois, et puis la guerre a été annoncée dans ce pays d'accueil. Du chemin du retour on ne saura rien, on sait juste qu'ils sont revenus au village.
Pendant ce temps le père du deuxième petit-fils étaient dans un camp de concentration, à Argeles sur mer, à côté du camp où se trouvaient ses deux soeurs et sa mère. Ils se voyaient à travers une barrière. Les deux soeurs seront exilées en Belgique, à défaut de partir pour la Russie ou l'Amérique du Sud. En Belgique donc, où dans un cinéma, elles sont tirées comme des numéros de loto, pour être hébergées, séparément, dans des familles d'accueil.
Au village, la fille se fait emprisonner, d'abord dans le village de Colombres, où le petit-fils venait, sous la fenêtre, pleurer et appeler sa mère. Dans ce village où il y eut des exécutions sommaires. Et puis ils ont emmené la fille dans une prison pour femme à Santurraran, à des kilomètres, avec son plus jeune enfant.
Le père de ce deuxième petit-fils est venu la chercher, avec un autre homme. Ils ont essayé de faire évader plusieurs femmes, en barque, mais on leur a tiré dessus, des femmes se sont noyées. L'autre homme aurait sauvé la fille.
De cette séparation avec sa mère, le premier petit-fils ne s'en remettra jamais.
De cette guerre, de cet exil, le premier petit-fils ne s'en remettra jamais.
Comment pourraient s'en remettre ceux qui ont suivi.
Ils ont préféré mettre fin à la reproduction d'une espèce qui est capable de produire tant d'horreurs.
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